Interview Para One

ParaOne-itw

— Salut Jean-Baptiste, comment te sens-tu ?
Salut ! Et bien écoute, je rentre de vacances donc tout va bien.

— Marble, c’est fini ?
De fait, le label n’est pas actif en ce moment. Je ne dirais pas qu’il est mort, mais plutôt en sommeil. On a déposé la marque et on peut la ressortir quand on veut. En ce moment, avec les projets de Surkin, Club Cheval et Bobmo, on a deux grosses années devant nous et on ne peut plus se permettre de faire les choses à moitié. Disons que l’on préfère ne rien faire que faire les choses mal.

— Rejoindre Ed Banger, une évidence ? Comment penses-tu t’intégrer au sein du label ?
Pour moi c’était une évidence totale ! Tu sais, j’étais déjà chez eux en édition il y a 10 ans. Pedro a toujours suivi mon projet et j’étais invité chez eux, en tournée, dans des soirées, pour des remixes… On a beaucoup collaboré donc ça fait en gros déjà 10/12 ans qu’on évolue un peu main dans la main.

— Comment penses-tu t’intégrer au sein du nouveau souffle que commence à connaître le label ?
Il y a clairement un renouveau du label, à mon sens, car plusieurs albums majeurs vont sortir d’affilée. Pedro a aussi une nouvelle énergie, une nouvelle motivation. Il a envie d’emmener Ed Banger vers un nouvel endroit. Je pense m’intégrer assez naturellement parce que ce que je fais complète assez bien les artistes qui sont déjà signés. Et je pense m’intégrer d’autant plus facilement dans la nouvelle esthétique d’Ed Banger : quelque chose d’un peu moins tabasse. Je te dis sans savoir ce que les autres préparent, hein. Je m’intègrerai harmonieusement. Je ne me fais pas trop de soucis là-dessus.

— Si j’évoque TTC, et le reste du collectif Qhuit : le Svinkels, Triptik… es-tu nostalgique ?
Non parce que je ne suis pas trop nostalgique par nature et parce que je suis encore super actif maintenant. TTC, c’était une super belle période et je ne sais pas si j’en suis vraiment nostalgique. Tous les autres artistes, on les a croisés et fréquentés, mais ce n’était pas mon crew. C’était des potes mais pas des mecs avec qui je faisais de la musique au quotidien.

— Avec le recul, ça fait quoi de te dire que tu as produit le morceau Dans Le Club, hymne de tout la scène rap alternative ?
J’en étais déjà très fier à l’époque et je le suis toujours. On sentait qu’il y avait un truc spécial avec ce morceau, un truc fédérateur. Ce n’est pas le seul morceau qui a été fédérateur mais, pour ma part, c’est celui dont je suis le plus fier, de cette époque. Je continue de le jouer et je l’assume à fond.
C’est vrai que c’est bizarre, parce qu’on ne sait jamais vraiment quand un morceau va marquer plus que les autres. Ceci dit, quand on a fait Dans Le Club, on était chez moi et on sentait qu’il y avait du potentiel. On savait qu’il aurait un impact.

 

— Fuzati qui flingue la sortie DVD du documentaire « Un Jour Peut-Être, une autre histoire du rap français », ça te fait quoi ?
Ça ne m’étonne pas de lui. Il est toujours prêt à se lancer dans une nouvelle controverse et de nouvelles embrouilles. Il a toujours été tatillon sur le côté administratif et légal des choses. Je pense que ça fait partie de son personnage et probablement de sa personnalité dans la vraie vie aussi. Je trouve un peu dommage qu’il se ferme de beaucoup de gens. Je considérais quand même que c’était un pote et je n’étais pas le seul à le penser. Aujourd’hui, il s’est mis à vouloir garder ce côté très distant, en mode « Fuzati derrière son masque », même avec des gens qu’il a très bien connu. Pour l’avoir recroisé, je trouve dommage qu’on ne puisse pas avoir la même fluidité avec lui qu’avec tous les autres de cette époque : Orgasmic, Tacteel… Je n’ai pas suivi dans le détail ce qu’il s’était passé pour la sortie DVD du documentaire, donc je ne pourrai pas vraiment prendre partie sur ce point là.

 

— Tout à l’heure, je réécoutais le morceau « Ça fait un bail » de Dabaaz qui me paraissait encore récent. Je me disais que cette scène était encore active finalement, avant de me rendre compte que le morceau date de 2010. Quand, selon toi, s’est elle éteinte ?
Pour ma part, c’est à la deuxième mixtape de Cuizinier. Je ne sais pas quand est-ce que ça nous ramène. Peut-être 2006 ou 2007 (ndlr. « Pour les filles volume 2 » est sorti en 2006). TTC, de fait, a cessé d’exister après son troisième album, en 2006, ça c’est sûr. Je pense que tout s’est terminé à peu près dans ces eaux-là. Moi, personnellement, j’étais déjà passé à autre chose.
Après, la question de scène en elle-même reste entière. Est-ce qu’il y en a vraiment eu une ? Je considère que oui parce que ses acteurs avaient des liens et on se croisait souvent. J’avais, pour ma part, tendance à m’entendre avec à peu près tout le monde. Je n’étais pas rappeur, donc je n’étais pas dans les « guerres », les embrouilles de rappeurs. En tant que producteur, j’étais capable de collaborer et de m’acoquiner avec qui je voulais.

— Penses-tu que la légèreté, l’ouverture d’esprit et le second degré de cette époque se sont perdus ?
J’ai l’impression d’être dans un monde encore très léger, surtout dans la musique électronique. L’ambiance de club et la fête sont un monde très léger. Je pense qu’il n’y avait pas tant de légèreté que ça. Il y avait un second degré mais il y avait beaucoup de compétition entre les rappeurs et beaucoup d’acidité entre les gens. Je ne dirai pas que c’était des années d’insouciance. La compétition était féroce. On était tout jeune et, dans un sens, on ne savait pas ce que l’on faisait mais je trouve la vie plus légère aujourd’hui.

— Y avait-il une compétition pour savoir qui allait sortir le morceau aux paroles les plus trash ?
Non, parce que, quand TTC s’est positionné (et Teki l’a très bien dit dans sa récente interview pour l’Abcdrduson, c’était juste une manière de se démarquer. Ce n’était pas un groupe de punk, tu vois ? C’était juste un groupe qui voulait dire les trucs les plus à côté de la plaque ou les plus en marge de ce qui se faisait. On n'était pas dans cette surenchère là, particulièrement. À mon avis, c’est un peu un hasard s’il y a eu des morceaux comme « Sale Pute » ou « Girlfriend ». C’était simplement une volonté de se lâcher.

— Quels sont les artistes que tu suis en ce moment dans le rap français ?
Comme tout le monde, je suis PNL. J’aime vraiment bien et je suis le mouvement. Je les ai découverts, un peu comme tout le monde, sur le tard, en matant leurs clips. Ils ont réussi à créer un bel univers et ils ne se loupent pas. Après plusieurs cartouches, ils sont toujours là. Donc ça veut dire que ces mecs sont vraiment malins et c’est bon signe.

 

— Quand tu regardes cette scène, te sens-tu vieux ?
Non, parce que je ne m’y intéresse pas vraiment. Si je voulais m’y intégrer et que je réalisais que je suis trop vieux, je le ressentirais. Mais je ne cherche pas forcément à en faire partie et j’ai toute la bienveillance pour les petits jeunes qui veulent faire du rap dans leur vie puisque que j’ai été comme ça pendant très longtemps. J’en croise certains qui sont des potes avec qui j’ai collaboré ou été sur le point de collaborer : les mecs de 1995, Joke… Je n’ai plus le mord aujourd’hui pour faire du rap, français en tout cas. J’adore le rap mais il faut laisser cette passion là aux jeunes.

— L’année dernière, tu as sorti une mixtape intitulée « A Night In Paris » pour Le Guardian. Le set était 100% techno. Est-ce qu’il représente ta vision de la nuit parisienne actuelle ?
C’était leur demande en fait. Ils m’ont demandé une mixtape de musique électronique parisienne. Comme je les avais accompagnés pour faire le tour des clubs, il voulait de la musique club : de la techno en fait. De plus, on parlait vachement du renouveau techno, dans l’article. Ça reflète aussi un peu l’ambiance des clubs dans lesquels je vais. Je vais plus rarement dans des soirées rap, bien qu’elles se soient multipliées. Je trouve ça impressionnant, en comparaison avec les années 2000, à quel point il est aujourd’hui facile de sortir de chez soi et d’aller écouter du rap en soirée. Mais je m’y rends de plus en plus rarement. Le public est jeune dans les soirées techno, mais encore plus dans les soirées rap. L’écart d’âge est vertigineux et j’ai l’âge d’être le père de personnes présentes dans le club.

— Penses-tu qu’il faut une certaine maturité et du recul pour se lancer dans la production d’artistes plus « pop »/grand public, comme tu as fait avec Micky Green, Tahiti Boy ou Alizée ?
Je pense qu’il faut une certaine maturité mais ce n’est plus tellement vers là que j’ai envie d’aller en ce moment. Je suis toujours curieux d’essayer de nouvelles formules, de nouvelles choses, donc j’ai aimé le faire comme une étape. Je pense aussi que je ne suis pas forcément le meilleur pour ça parce qu’il faut, justement, encore plus de maturité. Je suis à moitié vieux mais pas complètement vieux. Et il faudrait être encore plus que vieux pour être un mastermind de la production pop. Il faut vraiment tout connaître. Moi je suis arrivé un peu comme un nerd et j’ai focalisé mes productions sur de toutes petites choses qui sont, finalement, mineures voire périphériques dans l’histoire de la pop. Un bon producteur pop doit avoir une connaissance absolu de l’histoire de ce style.

— Tu co-écris en ce moment un film avec Céline Sciamma (ndlr réalisatrice, entre autres, de Bande de filles et Tomboy). Peux-tu nous dire sur quoi il va porter ?
Je ne peux pas te dire sur quoi il va porter mais je peux te dire qu’il va être bien (rires). On écrit en ce moment à distance, chacun de notre côté. On avance énormément, donc on vit en ce moment une super étape du projet. Mais ça reste encore un embryon donc si je le mets à la lumière du soleil, il va disparaître.

— On t’a toujours connu des influences provenant de la black music, mais celles-ci provenaient jusque-là essentiellement des États-Unis (rap, hip-hop, garage…). Tu viens de sortir ton EP « Elevation » sur Ed Banger en featuring avec la South African Youth Choir. Ton set aux Siestes Électroniques de Paris était constitué de chansons traditionnelles d’Afrique. Quel lien entretiens-tu avec le continent africain ? Est-ce que ça fait partie d’un besoin d’aller chercher les influences à leur source ?
J’ai adoré visiter ce continent, enfin le peu que j’en ai vu ; c’est-à-dire tout au Nord et tout au Sud, essentiellement. C’est vrai que toutes les musiques que j’ai aimé, écouté et voulu faire dans ma vie avaient pour origine la black music, notamment nord-américaine. Au moment d’enregistrer « Elevation », on s’est dit qu’il serait un peu plus malin de ne pas aller chercher le gospel classique de Harlem mais d’aller voir un peu ce qui se passe dans d’autres endroits qui ont de vraies traditions gospels. On s’est donc retrouvé là-bas.
En ce qui concerne les Siestes Electroniques, j’ai saisi la perche en me disant « continuons à développer ça ». J’ai donc creusé le truc et j’ai travaillé avec le personnel de la médiathèque (ndlr. du quai Branly) pour aller chercher des références en Centrafrique, dans des endroits que je ne connaissais pas. Ils m’ont aidé à défricher tout ça et ça ne cesse de me fasciner parce que c’est, effectivement, les origines des musiques que j’ai toujours aimées. Dans les morceaux que je passais au Quai Branly, on a parfois l’impression que c’est de la techno alors que c’est juste des enfants qui tapent dans leurs mains (il tape dans ses mains). Que ce soit de la techno ou du rap, évidemment que tout vient de là.

— Tu vas présenter à Nuits sonores Tanger une création avec des Gnawas. Es-tu déjà allé à Tanger ?
Non, je n’y suis jamais allé. Je suis allé au Maroc plusieurs fois mais jamais à Tanger.

— Comment abordes-tu cette collaboration ?
J’ai demandé à bosser avec les Gnawas et je sais très bien que c’est un réflexe que tout le monde a. Ça paraît évident quand on pense au Maroc mais il se trouve que c’est une fascination qui est assez ancienne chez moi. Il y a sans doute beaucoup d’autre choses locales à proposer mais ce serait dommage de passer à côté. Les systèmes de percussions des chansons Gnawas me plaisent énormément par leur simplicité. Il y a trois types de percussions différents dont le fait de taper dans ses mains. Il arrivent à suggérer un rythme avec seulement une cadence puis décalent cette cadence pour donner un rythme beaucoup plus sophistiqué. C’est une sorte de songwriting hyper minimaliste et très classe. J’aime cette simplicité de la formule - un instrument, la voix et une percussion - : c’est une sorte de formation parfaite, pour un groupe. Je pense donc qu’il y a énormément de choses à explorer pour moi. Je pourrai essayer d’amener tout ça un peu dans l’espace en rajoutant des effets et de traiter et décaler cette section rythmique pour l’amener ailleurs. Je suis certain que ça peut donner quelque chose de bien.

— As-tu déjà une idée de ce que tu veux faire ou vas-tu te vider l’esprit et tout écrire à partir d’une page blanche, sur le moment ?
Je ne sais pas du tout. On va d’abord passer du temps ensemble et voir ce qui se produit. On a malheureusement peu de temps, mais on va essayer de tout mettre à profit. J’ai besoin d’un temps d’adaptation et d’observation avant de faire quoi que ce soit. Ce serait bizarre d’arriver avec une idée toute faite de ce que je veux faire. J’ai beaucoup pratiqué les collaborations depuis un an et demi, avec des musiciens qui n’ont parfois pas l’habitude d’être enregistré, du studio et de la musique électronique et ça s’est toujours très bien passé. Mais il faut prendre ce temps pour tâter le terrain, se connaître et se marrer avant de se mettre au boulot.

— Tu portes un certain regard sur tes clips vidéos ; est-ce que tu composes à l’aide d’images mentales ?
Oui je porte un regard sur les clips mais ce n’est pas non plus ma grande spécialité. Ça commence à se préciser un petit peu et je commence à un peu plus savoir ce que je veux, parce que je viens aussi de l’image. Je ne suis pas certain d’avoir des images mentales quand je fais de la musique. J’ai des images mais elles sont plutôt musicales ; je matérialise le son dans ma tête. Je pense que beaucoup de producteurs font ça. Ils voient à quoi ressemble la caisse claire, à quoi ressemble la basse, où se place le charleston dans l’espace. Tu le vois dans ta tête, à la hauteur de ton oreille, dans le spectre sonore ou dans la pièce. C’est comme une sorte de structure en trois dimensions qui évolue quand tu travailles sur la musique. Ça, je le visualise très bien. Mais ça ne veut pas dire que ça m’évoque des images de lieux ou un visage particulier. Ça vient dans un second temps mais je trouve ça assez difficile, quand on fabrique un morceau et qu’on connaît son ADN et sa représentation abstraite, de supprimer ça pour mettre par dessus une représentation qui n’a rien à voir. Je trouve donc ça très difficile d’imaginer ses propres clips.

 

— Tu tournes moins qu’il y a quelques années. Est-ce dû au fait que la rareté fait la force d’un artiste ?
Je tourne encore beaucoup. Enfin là, ça fait quelques mois que je n’ai pas tourné parce que j’écrivais mon scénario, mais c’est en 2012/2013 que j’ai le plus tourné de ma carrière, même si je ne me suis jamais vraiment arrêté depuis 2006. Concernant ta question, tout dépend des périodes. Je pense que lorsqu’on est dans une phase d’évangélisation, il faut aller faire du porte à porte comme les témoins de Jéhovah, mais avec une clé USB. Une fois que l’on a bien formulé son propos, qu’un album est sorti, on peut commencer à être un peu plus distant pour prendre de la hauteur et ne pas être tout le temps partout.

— Tu tweetais il y a quelques jours : « Dragon Quest XI ». Tu joues beaucoup aux jeux vidéos ?
Ouais, je joue à fond aux jeux vidéos ! Dragon Quest est l'une de mes séries préférées. Je ne te dirai pas que je les ai tous faits, mais j’en ai fait quelques-uns. Et j’ai tweeté ça parce que j’étais très chaud de voir l’annonce sur PS4 et 3DS.

— Tu préfères Dragon Quest à Final Fantasy ?
Oui. Enfin j’adore toutes ces séries là. Mais je pense que Dragon Quest est ma préférée à cause d’Akira Toriyama (ndlr. créateur de Dragon Ball et character designer pour Dragon Quest) et de la musique. C’est un univers vraiment fort. Dragon Quest VIII : L’Odyssée du Roi Maudit sur PS2 est complètement fou ! J’ai passé plus de 40h d’affilée dessus. Je joue beaucoup à Street Fighter et à d’autres jeux de combat. La différence est qu’à Street Fighter, je me défends un petit peu mais pas du tout dans les autres jeux (rires).

 

— Produire un jour une musique de jeux vidéo, ça t’intéresserait ?
Complètement ! Mais je n’en ai jamais eu l’opportunité. Si ça arrive, il faudra que ce soit un jeu dont je sois fan ou que je trouve a minima le projet super intéressant. Le truc, c’est qu’il y a un tel niveau, surtout au Japon. Les compositeurs qui ont fait justement les Dragon Quest, c’est joué par des orchestres symphoniques et composé par des mecs qui sont des musiciens hallucinants. Donc si on s’y frotte, on se frotte aux meilleurs. C’est pas comme si c’était plus facile que le cinéma. Je pense même que c’est l’inverse.